Voici l’un des duos de rappeur les plus authentiques de ce début de millénaire : les Clipse. Et pourtant, au début, aucun paramètre n’avantageait ces deux frangins natifs du Bronx pour sortir un jour un disque de Hip Hop : ils viennent de Virginia Beach (d’où sont originaires Missy Elliott, les Neptunes et Timbaland), un bled à mi-chemin entre la Eastcoast et le Sud, fréquentent des amis nerds comme Pharrell Williams et Chad Hugo, et leur signature sur Elektra a fait chou blanc. Retour en 2001, Pusha T (anciennement sous le nom de Terrar) et Malice sont signés sur Star Trak (le label des Neptunes) et font des apparitions sur les albums de Kelis et N.E.R.D., sortant dans la foulée le maxi The Funerals pour amplifier leur buzz. Un titre bien prémonitoire pour un album mort-né, trouvable uniquement (et difficilement) sur Internet sous le nom de Exclusive Audio Footage. Joli gâchis. Déboires durant leur jeunesse et poissards dans les méandres de l’industrie musicale.
Ils finissent par forcer le destin chez Arista l’été 2002 avec l’OVNIesque « Grindin », tellement le beat des ‘Tunes est indescriptible, un des plus géniaux qu’ils aient inventé à ce jour. Comme le dit Pharrell dans l’intro, c’est quelque chose que l’on a jamais entendu avant et il a totalement raison, à tel point que c’est incontestablement un (si ce n’est le) meilleur single de cette année-là. Un son très ghetto et novateur, où l’on fait plus ample connaissance avec l’univers des Clipse et leurs flows respectifs, pas faciles il est vrai à distinguer aux premières écoutes. L’impact et le succès inattendus de ce hit étaient tels, que cela leur a valu une nomination aux Grammy Awards et deux remixes, une version ‘classique’ rallongée (featuring N.O.R.E., Lil Wayne et Baby) et un ‘selector’ (avec les raggamen Sean Paul, Bless et Kardinal Offishal). Avec eux, ils laissent leur carte de visite, Lord Willin’, intégralement produit par The Neptunes débordant de créativité et d’originalité. Un premier album qui allait faire parler la poudre blanche.
Ne vous fiez pas au saxophone et au chant de Pharrell sur le swinguant « Young Boy », Les frères Thornton ont vécu une enfance et adolescence pour le moins déplorable, dans un milieu entouré de dealers et de drogue, pour devenir ces gaillards qui n’ont pas le temps de prendre du bon temps. Ensuite arrive la visite guidée des coins mal famés de « Virginia » pourris par la coke,, avec une ambiance glauque et glaciale très communicative, qui nous emmène au liquor store et drug store des bas quartiers. Niveau son c’est comme du Mobb Deep version Neptunes, dont leurs instrumentaux sont principalement caractérisés par des martèlements de caisse claire qui collent à la boîte crânienne. Autre réussite des Clipse, « Cot Damn » en compagnie d’Ab-Liva et Roscoe P Coldchain, grâce notamment à la mélodie de piano d’un Pharrell très inspiré. L’ami Fam-Lay profite seul d’un moment d’interlude pour poser un freestyle terrible de deux minutes (à la moitié du disque), apportant une touche ‘flingues’ au tableau de chasse.
Leur éducation maternelle a permis aux Clipse de ne pas se servir de leur carte de crédit pour se faire des rails de coke, mais principalement narrer des histoires chelous bien saupoudrées. Malgré tout le respect qu’ils doivent à leur génitrice, pas simple pour eux de faire comprendre que leurs relations ne sont pas sérieuses. Cela passe mieux en chanson (« Ma, I Don’t Love Her » feat Faith Evans). Non, les Clipse en étaient encore à rapper sur le club-banger monstrueux « When The Last Time » avec Pharrell encore, avec un laissez-passer au carré VIP, où les filles sont triées sur le volet pour rejoindre le trio. Un trio qui d’ailleurs ne manque pas d’ « Ego » et qui se la joue très bien avec leur « Gangsta Lean ». Jermaine Dupri n’a quant à lui pas refusé de gratifier de sa présence en proposant de remettre son titre « Let’s Talk About It », qui se trouvait à l’origine sur son ‘solo’ Instructions. Pour finir, les Clipse dévoilent leur meilleur reflet de leurs personnalités sur « I’m Not You », avec Styles P et Jadakiss pour renvoyer la balle, qui se veut être leur interprétation de ‘sachons dire non’.
Comme vous l’aurez entendu, Lord Willin’ n’a rien d’un album de rap ordinaire et brise certaines lois d’un conformisme trop confortablement installé dans le hip hop. Dire que le disque d’or obtenu est un exploit, ceci sonne comme une revanche cueillie de sang froid par les Clipse, avec cette démonstration de leur pur talent de rimeurs à gage, ainsi que celui de Neptunes au sommet de leur art. Certifié ‘street classic’ par les fans.
(chronique originale écrit le 26 Novembre 2006 sur Rap2K.com)
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